Les baskets de cour de récré entrent dans leur ère haute couture
Et pour ça, on peut dire merci aux milliers d’ados aux quatre coins du pays…
J’ai toujours associé les chaussures bateau aux casiers, aux examens et aux couloirs qui grincent. Quand on fréquente une école où l’uniforme et le règlement vestimentaire étouffent toute individualité, de petites tendances émergent chez les élèves, qui tordent les règles pour les recentrer autour du dernier it‑produit du moment.Michael Kors pour les montres, Longchamp pour les sacs, et les bottes Hunter ont toutes, à un moment donné, envoûté mon lycée de banlieue. Je n’ai jamais succombé à ces lubies‑là, mais une marotte à laquelle je n’ai pas échappé, c’est la soudaine obsession pour les chaussures bateau.
Ayant vu mes camarades passer des babies et mocassins aux Sperry Top‑Siders en un clin d’œil, la simple évocation des chaussures bateau me renvoie aux cours d’histoire du lycée et aux plateaux de la cafétéria. Je n’ai jamais considéré mes chaussures d’école comme des souliers faits pour exister au‑delà du cadre des salles de classe et des jupes écossaises, mais à mesure que les chaussures bateau sont peu à peu devenues le soulier de choix, de Miu Miu à Monse jusqu’à Aritzia, mon regard a changé.
Je n’ai aucune idée d’où sont passées mes anciennes Sperry — sans doute données, ou chez un lointain cousin. Soudain, je regrette de les avoir snobées le jour où j’ai reçu mon diplôme. Les chaussures bateau réapparaissent doucement partout, et les possibilités de stylisation sont infinies. Bien sûr, elles avaient une raison d’être avant que les écoliers n’en fassent le soulier incontournable avec pantalon kaki et jupe plissée, mais qu’est‑ce qui nourrit le retour en grâce actuel de la chaussure bateau ? S’agit‑il simplement d’un nouvel appétit pour l’esthétique côtière et nautique, ou bien les ados sont‑ils les nouveaux prescripteurs de tendances ?
Miu Miu a été à l’avant‑garde du retour mode de la chaussure bateau lors de son défilé Printemps/Été 2024, et la vision de la marque italienne sur ce modèle a suscité des réactions très partagées. Pour une silhouette aussi discrète, les chaussures bateau divisent bien plus qu’on ne l’imaginerait.
Plutôt que de surfer sur cette esthétique pour le simple plaisir de provoquer, la mode est en train de récupérer la chaussure bateau, de l’arracher aux mains des citoyens les moins portés sur la mode, et d’en faire une tendance sur laquelle tout le monde veut monter. En réalité, les chaussures bateau sont confortables, pratiques pour les villes pluvieuses et offrent un twist stylé immédiat à n’importe quel look, toute l’année. Une petite fraction de la population ne devrait pas empêcher qui que ce soit de porter les chaussures qu’il veut, et si Miuccia Prada a donné son feu vert aux chaussures bateau, qui sommes‑nous pour protester ?
La stylisation preppy des chaussures bateau aujourd’hui propose une version plus sophistiquée de l’uniforme scolaire, ce qui a très certainement nourri leur retour chic sur le devant de la scène. Après des années où les élèves de lycées privés ont quasiment assuré à eux seuls leur production, les chaussures bateau n’ont jamais été aussi désirables.
Les chaussures de cour de récré vivent leur grande ère couture, et on le doit à des milliers d’ados à travers le pays. Il est parfois difficile de reconnaître aux jeunes le mérite qui leur revient, mais pour cette tendance‑là, il faut bien leur reconnaître leur part du mérite.
Certaines de vos marques préférées, du podium au prêt‑à‑porter grand public, déclinent déjà leur propre version de cette silhouette classique. Vos célébrités fétiches se font paparazzer en chaussures bateau à l’instant même. L’obsession actuelle dans les cercles les plus pointus se construit depuis deux ans, mais pour les armées de préados des prep schools du pays, la chaussure bateau est déjà l’un des emblèmes de leur jeunesse.
Même si la tendance s’essouffle dans quelques années, les chaussures bateau resteront un autre marqueur de notre époque quand, dans une décennie, on se remémorera les phénomènes mode d’hier. Peut‑être que nous courons toutes et tous après un fragment de jeunesse envolée. Ou peut‑être que ce n’est pas si profond, et que les chaussures bateau ne sont qu’une lubie de plus sur laquelle nous sommes tombés et que nous abandonnerons aussi vite que nous l’avons adoptée. Quoi qu’il en soit, j’ai une paire de Sperry dans mon panier, prête à être validée, et tôt ou tard, l’envie de rejoindre le mouvement sera trop forte pour que je lui résiste.



















